Le dessin, petit
Emmanuel Guibert
Je dessine encore aujourd’hui sous le coup de l’excitation éprouvée à dessiner enfant. Avant dix ans, le dessin m’a mis dans tous mes états.
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Je poserais volontiers en geste fondateur du dessin d’enfant celui de quitter une table, de semer par terre une feuille, quelques feutres, et de plonger les rejoindre. Avant que le désir s’énerve et, souvent, s’enlise dans le protocole du dessin, il éclate dans le geste simple et impulsif de plonger vers la feuille. La frénésie de ce plongeon jugule la sensation du bonheur, mais le bonheur est là comme jamais, tout pétulant.
Ce serait le moment de poser la question de l’origine de ce désir. D’où vient qu’on veut dessiner ? D’où vient qu’on dessine ? Une question que tous les dessinateurs s’entendent poser. « Vous dessiniez, petit ? » Bien sûr que je dessinais, petit. Vous aussi, d’ailleurs. On a tous dessiné, petit. « Oui, mais vous, c’est différent. Vous, vous aviez le DON ». Et qu’est-ce que c’est que le don ? Mystère. J’ai une vague idée sur le don, qui n’est pas une question qui me taraude. Les très jeunes enfants pratiquent spontanément tous les arts. Ils chantent, ils dansent, ils tirent des sons de ce qui leur tombe sous la main, ils dessinent dans la buée, ils modèlent la mie de pain, ils gravent le sable humide, ils sont comédiens et tragédiens, ils inventent des langages. S’opère là-dessus une sélection naturelle. Des modes d’expression s’atrophient d’eux-mêmes pour la raison qu’ils n’éveillent pas suffisamment d’appétit et que leur pratique s’espace, se tarit. Ainsi, on perd le dessin ou le goût de chanter, ou toute la panoplie de l’expression artistique. Les aptitudes se détachent. On n’était, comme on dit, pas fait pour ça. Pas voué à ça.
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Que m’est-il arrivé pour que je dessine sans désemparer depuis quarante ans ? Je donnerai après des réponses qui tiennent à mon exercice conscient du dessin et au plaisir que j’en éprouve depuis l’âge de quatre ou cinq ans. Mais avant ? Avant, il y a les gribouillis. Je conserve quelques gribouillis, toujours déposés dans des endroits sacrilèges : des pages de romans ou de bandes dessinées, d’admirables photos du Lot prises par mon arrière-grand-père Eugène, que j’ai allègrement sabrées. Allègrement est le mot. Ce sont des dessins dont le motif est illisible, mais dont la motivation est transparente. Ils crépitent d’enthousiasme et d’excitation. Ils sont l’équivalent graphique du roucoulement qu’on émet en fond de gorge quand une sensation nous submerge. Ce sont des pelotes de nerfs, des petits corps célestes fabuleusement denses. Ils disent l’orgasme et l’exaspération qu’il y a à maculer une surface.
C’est peut-être un instinct de conservation qui pousse l’enfant à planquer ses gribouillis dans des livres. Les parents commencent généralement à archiver les dessins quand ils ressemblent à quelque chose : le premier oiseau, la première fleur, papa, maman, moi. Les gribouillis, on les fiche en l’air. S’ils trouvent asile dans un livre ou sur un document qu’on garde, ils sont sauvés. Les fleurs sèches ou les cartes postales glissées entre deux pages éveillent la mélancolie. Le petit crobard, lui, rayonne d’insolence. Il saute au visage. Quinze ans, trente ans, soixante-dix ans après, il appelle toujours la réprimande. Même son auteur, tombant dessus, est tenté de se morigéner. Oooh ! Les photos d’Eugène ! Une vieille édition d’Astérix et la serpe d’or ! Bon sang, j’aurais pu faire un peu gaffe!On ne voit que le support souillé, on s’en afflige.
Et puis soudain, le gribouillis prend le dessus. Il se dévoile pour ce qu’il est : une réponse furieuse à l’électrocution que les images infligent à nos sens de bébé. Les images survitaminées, grimaçantes, foisonnantes d’Astérix et la serpe d’or, il n’était pas question que je les encaisse sans réagir. Et le ciel des photos de mon arrière-grand-père, le ciel au-dessus de Saint-Cirq-la-Popie, d’un gris lumineux où tremper le doigt, n’allais-je pas gribouiller dessus ? N’allais-je pas saisir l’occasion de gribouiller le ciel ? Et ces romans, où des adultes, avec toute leur écœurante maîtrise, ont aligné au cordeau des kilomètres de typographie, en parallèles irréprochables, sans déborder ni tacher, n’allais-je pas les gribouiller ? N’allais-je pas gribouiller Gaston Leroux ? N’allais-je pas gribouiller un monde qui ne m’a pas attendu pour se constituer, un monde tout fait, massif, compliqué, farci de recoins, orné comme le palais du Facteur Cheval, un monde qui me comblait et me malmenait jusqu’à l’intolérable ? Mais si je ne le gribouillais pas, ce monde-là, je me tapais une embolie ! J’implosais ! Entre le malheur de ne pas gribouiller et le bonheur de gribouiller, j’ai vite choisi. D’autant que le gribouillis n’est un gribouillis que pour l’adulte qui le regarde. L’enfant, lui, sait parfaitement ce qu’il dessine. Qui n’a pas vu son gosse de deux ans venir vers soi, les mains et les lèvres zébrées de coups de feutre, tendre un papier où s’étale un écheveau indémerdable et dire : « tiens, c’est toi » sur le ton de l’évidence ? Il vient effectivement, consciencieusement, avec un sens aigu du détail, de faire votre portrait. D’ailleurs, si vous faites mine de ne pas vous reconnaître, votre enfant, haussant les épaules devant une telle cécité, vous mettra les points sur les i. « Là, c’est ta bouche, là, c’est tes jambes, et là, c’est tes cheveux. (Beaucoup de cheveux.)
Et là ?
Là, c’est un popotame. »
(…)
Le projet de dessiner m’a toujours enflammé. L’acte de dessiner m’a toujours consumé. Je produis soit de la braise (les dessins vivants), soit de la cendre (les dessins morts). Comme j’ai la tête en feu, je voudrais cracher du feu. Que le dessin danse et chatoie comme l’idée. Ça n’arrive jamais. Quelle importance ? L’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que la tête brûle. J’ai compris petit, en grande partie grâce au dessin, que mon désir est éternellement amendé par mes actes, ceux d’autrui, le contexte, les circonstances, un faux mouvement, une rêverie, une poussière dans l’œil, maman qui appelle pour dîner. La frustration, qui décourage les uns, galvanise les autres. C’est une loi de la nature. Tel gars, qui se sera pris un gros rateau sentimental au sortir de l’adolescence, condamnera sa porte aux femmes pendant dix ans. Tel autre, qui s’en sera pris dix mille, repartira toujours à l’assaut du gynécée la fleur au fusil. On est fait comme ça. Et on le découvre tôt. Moi, j’avais de la persévérance pour le dessin. Il me frustrait souvent, mais il prenait bien soin de m’encourager aussi, à des moments stratégiquement choisis, pour que je sois tenté de m’accrocher, de continuer. En somme, il m’éduquait. Si je m’embêtais ou m’agaçais en dessinant, le dessin m’informait que j’exerce une responsabilité sur mon ennui ou sur mes nerfs. Si je m’exaltais, il me renseignait sur la quantité et la qualité de bonheur que je pouvais me fournir à moi-même. C’est utile de savoir à quel point on peut, seul, se faire du mal ou du bien. Le dessin nous l’apprend. Précieuse leçon.
17 décembre 2005