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Le petit carnet

I.

Il m’avait tendu le petit carnet et le stylo : " Ecris-le pour moi, je n’en suis plus capable ".

Je m’en étais saisi. Je l’avais ouvert, et j’avais vu ces pages couvertes de rangées de bâtonnets, maculées de jambages irréguliers, insignifiants, les déchets d’une main qui échappait désormais au contrôle. C’est à cet instant précis que, pour la première fois, s’était emparée de moi la conscience aigüe des ravages de la maladie et de la proximité de la mort.

Mon père avait cessé de pouvoir écrire. Il n’apposerait pas de signature au terme de sa vie.

II.

Je m’étais détourné pour lui cacher mes larmes, faisant mine de m’asseoir pour écrire ce rendez-vous auquel, bien sûr, il ne se rendrait pas. Car le seul auquel il était attendu maintenant était celui que personne, de mémoire d’homme, n’a jamais inscrit dans son carnet.

Avant son installation dans cette chambre d’hôpital, sa dernière sortie, son dernier acte d’homme libre de commander à son corps, avait été pour venir m’écouter donner une conférence. Il s’était assis au premier rang, et tandis que je discourais, je n’avais cessé de le voir grimacer, contenant tant bien que mal cette douleur qui se faisait plus violente dès qu’il quittait la position allongée. Il me semblait que chacun de mes mots pénétrait sa chair, sur laquelle sa fierté de me voir une dernière fois comme point de mire du public répandait seule un peu de baume.

III.

Il ne grimaçait plus maintenant. Il était dans son lit d’hôpital, le buste relevé par deux oreillers, en sueur, les joues creuses, le regard perdu. Quant à moi, je ne détachais pas les yeux du carnet, hypnotisé par le passage où la suite des mots, brutalement dégradée, faisait place à une sorte de courbe sismique, ou d’électrocardiogramme. Se pouvait-il que mon père eût couvert plusieurs pages de ces traces informes sans s’apercevoir qu’elles ne pouvaient plus, même pour lui, faire sens ?

S’il venait de me demander de remplacer sa main défaillante, c’est qu’il avait pourtant fini par se rendre à l’évidence de son incapacité. Il m’avait tendu le carnet, et par ce geste, n’avait-il pas voulu signifier qu’il était temps de sortir du cercle infernal du mensonge, qui entoure la maladie de la mort ? Mensonge, les bulletins médicaux ; mensonge, l’espérance du mourant ; mensonge, le réconfort des proches. La pointe du stylo avait crevé soudain la bulle obscène de tous ces mensonges accumulés ; hachés menu, ils étaient retombés sur le papier sous forme de pâtés.

IV.

Quelques mots, les derniers peut-être, étaient encore sortis de sa bouche, dans un souffle. Ma mère et moi nous étions regardés. Avions-nous bien entendu ? Oui, il croyait être en Chine, s’étonnait de se trouver en ce pays lointain. Il ne se souvenait pas d’avoir formé le projet de ce voyage et s’inquiétait de son retour. A la question : pourquoi la Chine ?, je n’avais pas de réponse. Mais j’observai que sa chair, hier cireuse, était jaune à présent, et je songeai qu’en son écriture, à mes yeux devenue illisible, s’accomplissait peut-être une mystérieuse mutation, un abandon de l’alphabet pour quelque système d’idéogrammes en vigueur dans un autre empire.

V.

Homme d’affaires, mon père avait vu péricliter sa petite entreprise. Il avait licencié ses trois salariés, vendu ses locaux. Il s’était replié à la maison, une seule pièce lui tenant désormais lieu de bureau. Travaillant seul, avec le conseil intermittent d’un comptable, il avait maintenu quelque temps un semblant d’activité. Puis il avait dû se résoudre à déposer le bilan. C’est à ce moment qu’il avait abandonné ces gros agendas professionnels qui depuis toujours lui déformaient les poches, pour adopter le petit carnet. La maladie était tôt venue remplir son inactivité. Le carnet s’était ainsi rendu utile : il n’y avait guère noté autre chose que les dates des soins, des rayons, des hospitalisations pour complément d’examens, et des séances de massage destinées à soulager le mal.

Le petit carnet ne m’a pas quitté depuis toutes ces années. De la table où j’écris, je l’aperçois gisant sur une étagère, entre deux photographies. Aucun jour ne passe sans que j’aille observer les progrès de la poussière qui, lentement, s’y dépose.

(Texte paru dans Le Paresseux, n° 16, Angoulême, novembre 1998.)

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